Dimanche dernier, j’ai eu le très grand plaisir de saluer nos amis les bêtes au Salon de l’Agriculture ! Ne vous méprenez
pas : loin de moi l‘envie d’assister au fameux bal des candidats à la présidentielle qui attire toujours quelques badauds… Non, pour ma part, ce
sont plutôt les vaches (et en particulier les jolies demoiselles Salers !) que j’ai toujours envie de caresser dans le sens du poil !...
Après quelques salutations avec mes amies ruminantes (légèrement stressées par l’agitation environnante, il faut bien le
dire !), j’ai eu envie de m’intéresser à la question du bien-être animal, vaste débat, qui commence à émerger des méandres de l’inconnu, tout doucement… C’est pourquoi je suis très heureuse
de vous rapporter aujourd’hui les propos de Léopoldine Charbonneaux (L.C.), directrice de CIWF1 France, qui était présente sur le salon et
s’est très gentiment prêtée au jeu de l’interview.
1) Comment avez-vous été amenée à vous
intéresser à la cause du bien-être animal ?
L.C. : J’ai commencé à être sensibilisée à cette cause dès mon enfance, par mon environnement familial. Mon père, qui était
éleveur, a dû se reconvertir dans la culture céréalière à cause de sa très forte réticence à abattre ses bêtes (sourire… en effet, c’est assez gênant pour un éleveur…). De plus, ma tante
travaillait dans le domaine de la protection animale. Par la suite, c’est surtout l’envie de trouver davantage de sens dans mon travail qui m’a orientée vers CIWF, après avoir travaillé assez
longtemps au sein des industries, notamment en tant que responsable marketing. Grâce à CIWF, je peux utiliser mes compétences commerciales et ma connaissance des réalités économiques car cette
ONG souhaite avoir une approche très réaliste et pragmatique de la problématique du bien-être animal, afin d’être plus à même de faire évoluer les choses.
2) Comment définir la notion de
bien-être animal selon vous ? Y a-t-il des indicateurs fiables ?
L.C. : La définition traditionnelle du bien-être animal repose sur le principe des 5 libertés : les animaux ne doivent
pas souffrir de stress, de peur, de faim, de soif, de maladies, de douleurs, de blessures etc…
Pour CIWF, il faut surtout respecter le comportement naturel des animaux, ceux-ci ne doivent pas être forcés d’avoir des
comportements anti-naturels. Les progrès de la recherche permettent aujourd’hui de connaître et de comprendre de mieux en mieux les comportements des animaux. Par exemple, les porcs aiment
chercher leur nourriture, fouiller le sol ; or, ceci leur est impossible quand ils sont élevés sur caillebottis, en élevage standard (plus de 90% de la production porcine en
France).
3) A-t-on pu montrer un réel impact
positif sur l’environnement, sur la santé des animaux et même peut-être sur la santé des consommateurs avec des pratiques d’élevage plus respectueuses du bien-être animal ?
L.C. : Par rapport à l’environnement, il est clairement démontré que la pratique de l’élevage industriel intensif a un
impact très négatif, notamment du fait de la concentration trop importante des animaux et de la difficulté à gérer le problème des déjections. D’après des données de la FAO, l’élevage industriel
serait même plus polluant et rejetterait davantage de gaz à effet de serre que les transports ! Pour les partisans du bien-être animal, la
solution pour réduire cet impact environnemental serait de diminuer la production, de la limiter aux quantités vraiment nécessaires aux consommateurs. Mais d’autres acteurs sont plutôt partisans
d’une concentration encore plus importante des animaux pour gagner en productivité et concentrer la production sur un nombre réduit d’exploitations.
S’agissant de la santé des animaux, il s’agit de toute façon d’un des piliers du bien-être animal. En effet, les partisans de
cette cause sont très attentifs à la santé animale, tout en privilégiant une restriction de l’usage des antibiotiques, qui ne doit pas être automatique !... Ainsi, seuls les animaux malades
devraient être traités, afin d’éviter le développement de problèmes d’antibiorésistance.
Enfin, bien qu’on ne puisse, pour l’instant, affirmer l’existence d’un impact positif sur la santé des consommateurs avec la
consommation de produits issus d’un élevage respectueux du bien-être animal, on peut néanmoins observer facilement une meilleure qualité en termes de texture et de goût, en particulier pour les
poulets. En effet, les poulets à croissance lente, qui sont utilisés pour l’élevage en plein air (et bio) et qui vivent deux fois plus longtemps que les poulets en élevage standard, ont notamment
l’avantage de perdre beaucoup moins d’eau à la cuisson.
4) Que faire pour les
consommateurs ?
D’après un récent sondage Ifop, plus de 70% des Français tiennent compte des conditions d’élevage des animaux dans leurs achats,
plus de 80% d’entre eux jugent importantes les informations portant sur les conditions d’élevage des animaux et 80% se sentent préoccupés par les conditions d’élevage des porcs.
Pensez-vous que les consommateurs seraient prêts à payer plus en ayant la garantie que le produit est issu de conditions
d’élevage respectueuses du bien-être animal ?
Par ailleurs, ne pensez –vous pas qu’une meilleure information devrait être fournie aux consommateurs concernant le respect du
bien-être animal, au niveau des produits qu’ils achètent ? Que proposez-vous à cet effet?
L.C. : le sondage effectué par l’Ifop a révélé que pour le porc, environ 20% des Français se disent prêts à payer davantage
avec la garantie du respect du bien-être animal. Il y a bien sûr toujours un écart entre le déclaratif et le comportement observé dans les faits mais ces chiffres montrent tout de même un intérêt
croissant du consommateur pour la cause du bien-être animal. En outre, il faut que les consommateurs comprennent que plus ils se tourneront vers les produits respectueux du bien-être animal, plus
les éleveurs seront motivés à changer leurs pratiques d’élevage et pourront réduire l’écart de prix avec les produits standard pour les rendre plus accessibles.
S’agissant de l’information pour les consommateurs, il y a encore beaucoup de progrès à faire au niveau de l’étiquetage.
Signalons tout d’abord que l’étiquetage obligatoire sur le mode d’élevage n’existe que pour les œufs (code 0 = bio, code 1 = plein air, code 2 = au sol, code 3 = en cage). De plus, ce système de
code reste encore inconnu pour une large partie des consommateurs : seuls 40% d’entre eux sont capables de reconnaître ces codes… si bien que certains industriels en profitent même pour
tenter de tromper le consommateur en apposant, sur leurs boîtes d’œufs de poules élevées en cage, des photos de paysages de plein air ! (et ceci n’est malheureusement pas interdit
par la loi…).
CIWF est plutôt partisan d’une information assez neutre sur le mode d’élevage, tout en informant bien le consommateur qu’il est
a priori peu probable que le bien-être animal soit respecté en élevage standard et qu’il est donc préférable de privilégier l’élevage en plein air ou bio. L’information pourrait également être
véhiculée par un label « bien-être animal » comme il en existe en Angleterre (label Freedom Food) et en Hollande. Un label au niveau international est d’ailleurs en cours de
développement (label GAP : Global Animal Partnership) et il serait peut-être intéressant d’envisager la création d’un label européen. Il faudrait cependant bien veiller à ce que le label
soit clairement identifiable et lisible pour le consommateur (souvent perdu avec la multiplication des labels !) et veiller également à ce qu’il requiert le même niveau de bien-être animal
pour toutes les espèces (ce qui n’est pas le cas en particulier pour le fameux Label Rouge, très respectueux du bien-être animal pour les poulets mais beaucoup moins attentif à cette cause pour
les porcs)
5) Que faire pour les
producteurs ?
Qu’est-ce qui motive le plus certains éleveurs à adopter des pratiques d’élevage respectueuses du bien-être animal ? Est-ce
une nécessité d’ordre éthique ou y a-t-il également une motivation qui serait plutôt d’ordre économique ?
Pensez-vous qu’il faille plutôt chercher à punir le non-respect du bien-être animal ou à récompenser les efforts en faveur de ce
bien-être (autrement dit, faut-il choisir la politique du bâton ou plutôt celle de la carotte ?)
L.C. : de manière générale, tous les éleveurs aiment leurs animaux et ils n’ont pas envie de les faire souffrir. Ils sont,
de plus, contraints par certaines obligations réglementaires et de plus en plus sensibilisés à la problématique du bien-être animal par des ONG telles que CIWF. Enfin, ils sont de plus en plus
nombreux à prendre conscience de l’attrait grandissant des consommateurs pour tous les produits représentant des valeurs de proximité et de respect envers la nature, le terroir… Ainsi, ils savent
que les consommateurs intègrent de plus en plus ce critère dans leurs choix, quitte à dépenser quelques euros de plus. C’est pourquoi de plus en plus d’éleveurs se convertissent aux techniques
d’élevage respectueuses du bien-être animal, en maintenant parfois une production « hybride » (par exemple, une partie de l’élevage de poules en cage et une autre partie en
Bio…).
Pour CIWF, il faut à la fois améliorer la réglementation et sa mise en application (politique du bâton) mais aussi et surtout
mettre en valeur les éleveurs qui font des efforts en faveur du bien-être animal, tout en ayant une pratique viable de leur activité, avec un modèle économique qui fonctionne bien. Il est aussi
crucial de lutter contre le problème central de résistance au changement chez les éleveurs. En effet, ces derniers sont souvent réticents à réinvestir pour produire moins mais « mieux »
alors qu’on leur a demandé il y a quelques dizaines d’années d’augmenter leur productivité afin de répondre à la hausse de la demande… Il nous semble donc que le gouvernement a un rôle important
à jouer dans l’accompagnement des éleveurs vers le changement.
6) Que faire pour les
industriels ?
Qu’est-ce qui les motive à s’approvisionner auprès d’éleveurs respectueux du bien-être animal ? Quel type de politique
(bâton ou carotte) vaut-il mieux leur appliquer selon vous ?
L.C. : Il est évident que le point de vue économique est toujours important pour les industriels et faire le choix de
s’approvisionner auprès d’éleveurs respectueux du bien-être animal relève généralement d’une stratégie marketing orientée vers le développement durable, pour répondre à une demande des
consommateurs.
Pour les industriels, il est essentiel, comme pour les éleveurs, de mettre en valeur les bonnes pratiques mais il faut aussi
accompagner la mise en place du changement de fournisseur. C’est pourquoi CIWF remet chaque année des « Trophées Bien-être Animal » (Porcs d’Or, Œufs d’Or, Poulets d’Or et Vaches d’Or)
récompensant les producteurs, les industriels mais aussi les collectivités participant au progrès de la mise en place des pratiques respectueuses du bien-être animal. En outre, CIWF propose un
véritable accompagnement dans les démarches de progrès, avec des audits et des conseils gratuits en matière de bien-être animal.
7) Qu’espérez-vous pour le futur en
termes de bien-être animal ? Quelles sont les priorités selon vous ?
L.C. : La priorité selon moi est de progresser dans l’information fournie aux consommateurs. Il faut trouver le moyen de
palier le problème de la distance croissante entre consommateurs et producteurs et surtout encourager les consommateurs à favoriser de meilleures pratiques d’élevage par les choix qu’ils
effectuent lors de leurs achats. Dans un deuxième temps, il faudrait faire en sorte que la législation soit mieux appliquée, en imposant notamment davantage de contrôles. Enfin, il me semble
essentiel de mieux intégrer le problème du bien-être animal au sein d’une perspective beaucoup plus large, qui ne soit pas uniquement d’ordre éthique mais aussi d’ordre économique… une
perspective de développement durable en somme !
1CIWF (Compassion in World Farming) : ONG internationale, référence en matière de lutte pour le bien-être
animal. Pour plus d'informations, je vous invite à consulter le site de CIWF: http://www.ciwf.org.uk/fr/default.aspx