Notre rapport à l’alimentation a beaucoup évolué : il n’est plus du tout spontané et ne se construit plus uniquement en fonction des habitudes alimentaires de notre environnement culturel. Quantités de considérations extérieures viennent aujourd’hui parasiter nos choix en matière d’alimentation et contribuent ainsi à la complexification du paysage des comportements alimentaires. Dans les sociétés contemporaines, de plus en plus d’individus semblent d’ailleurs déroger au principe fondamental de la commensalité en décidant de ne pas manger comme les autres. Les raisons invoquées sont extrêmement variées : allergies, intolérances, aversions pour certains aliments, recherche d’amaigrissement ou encore raisons politiques, éthiques, idéologiques, religieuses… marquant une adhésion à certaines valeurs censées contribuer au « développement personnel ». L’essor de ces alimentations dites « particulières » amène à s’interroger sur le sens de cette évolution : s’agit-il vraiment d’une affirmation croissante des individualités et des personnalités ou plutôt d’une nouvelle façon de montrer son appartenance à un groupe ?
La montée de la peur alimentaire, notamment aux Etats-Unis, s’est amorcée au XIXe siècle, avec la multiplication des crises sanitaires (problèmes d’hygiène de l’eau, du lait, de la viande…) et la sensation de ne plus maîtriser la composition d’aliments ayant subi des transformations industrielles méconnues, venant de l’autre bout de la planète etc... Jusque dans les années 70, toutes les réponses à ces inquiétudes concernant la qualité de l’alimentation se font à l’échelle collective, via les gouvernements qui mettent en place des mesures adaptées. Mais certaines idées de gauche (insistant sur la collusion entre les gouvernements et les grands groupes industriels) viennent rejoindre les idéaux de la droite libertaire (mettant en avant la meilleure capacité de l’individu à choisir ce qui est bon pour lui), dans l’instauration d’un climat de méfiance à l’égard du gouvernement favorisant l’essor des réponses individuelles (et non plus collectives) aux peurs alimentaires.
Au-delà d’une individualisation de la réponse aux phobies alimentaires, la montée des régimes particuliers correspond à une sorte d’équivalent de l’individualisation des apparences, appliqué à l’alimentation. Dès les années 60, les conseils en matière d’image et d’esthétique (coiffure, maquillage, tenue vestimentaire…) mettent en avant la personnalité, l’individualité comme source d’expression de la beauté de notre corps : on assiste à une redéfinition de la beauté, basée sur ce que la personne dégage, sa gestuelle, sa façon d’être… Ainsi, les régimes alimentaires (déjà très associées à la beauté) n’ont fait que suivre la même dynamique en s’individualisant !
Dans le cas de certains troubles de la conduite alimentaire comme l’anorexie ou l’orthorexie (obsession omniprésente de contrôler son alimentation en ne mangeant que des aliments considérés comme « sains »), le régime alimentaire devient même plus qu’une façon de s’affirmer en tant qu’individu : il s’agit en quelque sorte d’une autre façon d’exister pour la personne qui en est atteinte. C’est en tout cas la théorie avancée par le professeur Philippe Jeammet, spécialiste de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, au sujet des comportements anorexiques. Selon lui, les jeunes filles qui adoptent ces conduites de restriction alimentaire excessive, pouvant parfois les conduire jusqu’à la mort, n’ont absolument aucune intention suicidaire… Bien au contraire, le fait d’exercer un contrôle total sur leur alimentation est pour elles un moyen de se sentir exister, de se sentir redevenir agent de leur propre vie, en réaction face à la menace de la dépendance affective aux autres, à la peur du manque incontrôlable… Pour l’orthorexique, le fait de contrôler son alimentation fait naître un grand sentiment de jouissance voire de supériorité, lié à l’illusion d’une maîtrise totale de son avenir, de son intégrité corporelle. Les orthorexiques ont tendance à se forger une identité liée majoritairement aux attentions portées à la nourriture et construisent ainsi progressivement un mur entre eux et le reste du monde.
Bien que la particularisation des régimes alimentaires relève d’une volonté d’individualisation, il est indéniable qu’elle correspond aussi, paradoxalement, à un désir d’afficher son appartenance à un groupe partageant des valeurs communes voire même à une façon de suivre une mode.
Rappelons d’ailleurs que l’allergie dénommée « rhume des foins » a longtemps été considérée par l’élite anglaise du XIXe siècle, non pas comme une maladie, mais comme un état désirable, « a fashionable status », « l’état de ceux dont la condition ne pouvait souffrir d’être mise en contact avec la pollution des campagnes ». L’allergie servait donc à traduire une différence inscrite dans l’ordre social… Etant donné le nombre considérable d’allergies déclarées qui sont en fait de « faux allergiques », il est légitime de s’interroger : manger sans gluten, sans lactose, uniquement des produits dits « naturels » (mais qu’est-ce que le naturel ?....), Bio etc… ne serait-il pas une façon de montrer son appartenance à une certaine élite branchée bobo parisienne ?...
Par ailleurs, des études finlandaises sur les mouvements « alimentation vivante » et végans, qui prônent tous deux une alimentation « naturelle », ont montré chez leurs adeptes un très fort investissement moral et émotionnel dans la façon de se nourrir… Et plus le rôle de la communauté est fort au sein du mouvement diététique, plus l’aspect moral est prononcé et plus les règles délimitant l’interdit sont strictes… Cela ne vous rappelle rien ?...
Finalement, dans la volonté d’accéder à la jouissance et au plaisir individuel via la particularisation du régime alimentaire, on retrouve l’éternel besoin humain de partager avec autrui… « Happiness is only real when shared » (cf. « Into the wild »).
Mais la commensalité, forme traditionnelle de ce partage, serait-elle peu à peu supplantée par l’union autour d’une idéologie commune de l’alimentation ?
Source : Colloque « Les alimentations particulières », 19 et 20 janvier, organisé par l’OCHA
Merci à la chaire ANCA (Aliments, Nutrition et Comportements Alimentaires) qui m’a permis d’assister à ce colloque.
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