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Histoire et anthropologie alimentaire

Mardi 10 janvier 2 10 /01 /Jan 11:50

Vous êtes-vous déjà posé cette simple question : quel mangeur de pain suis-je ?... Quel est mon type de pain favori (plutôt croustillant, moelleux, dense, aérien, blanc ou complet, chaud ou froid, très cuit ou peu cuit…), est-ce que je préfère la mie ou la croûte, à quels moments ai-je envie de manger du pain, quels sont les souvenirs, les symboles… que j’y associe etc… ? Ou même tout simplement, quel est le goût du pain, selon moi ? (prévenez-moi si vous avez la réponse !). Autant de questions qui peuvent vous sembler sans intérêt… Mais faites l’expérience et vous serez étonné de constater qu’un sujet aussi banal peut en fait se révéler une source inépuisable d’inspiration ! Et si vous avez beaucoup à dire sur le pain, c’est parce que celui-ci en dit long sur vous et votre identité…

Le pain est un objet anthropologique d’une extraordinaire richesse, tant il revêt de symboles et de coutumes, transmis de génération en génération via l’inconscient humain. C’est une authentique tradition, qui s’entend dans le sens d’une dialectique permanente entre le passé et le présent : le pain se réinvente chaque jour pour s’adapter aux évolutions de la société, en s’appuyant toujours sur des savoir-faire ancestraux. Autrefois très associé à des croyances et superstitions religieuses (il était par exemple d’usage de signer le pain et de toujours le présenter à l’endroit sur la table pour éviter le malheur…), le pain a également longtemps véhiculé le symbole du fruit du travail humain, comme en témoignent nombre d’expressions toujours très utilisées : « gagner son pain ou sa croûte », « c’est mon gagne-pain » etc... Aujourd’hui, il est davantage considéré comme un aliment plaisir et non plus comme un besoin indispensable à la survie !

Il en résulte une évolution des modes de consommation: en effet, si les Français conservent l’habitude de manger du pain dans des quantités relativement stables non impactées par un effet générationnel (contrairement aux fruits et légumes notamment), ils ont par contre évolué dans leur façon de le consommer. Ils sont ainsi passés de la miche et de la baguette, que l’on avait l’habitude de partager à table, à un type de consommation beaucoup individualiste tel que le sandwich ou les petits pains.

Dans notre société contemporaine, il semble qu’on puisse identifier six types de mangeurs de pain :

-          l’authentique, le mangeur de pain traditionnel, qui ne s’imagine pas un repas sans pain, le mange sous ses formes les plus classiques (baguette et/ou gros pain) et le voit comme la base de la commensalité

-          le nomade, jeune consommateur, adepte de la diversité, qui connaît la valeur du pain mais s’adapte à la multiplication de ses formes de consommation et recrée ainsi la tradition

-          l’errant, jeune et urbain, dépourvu de culture alimentaire, sans repères, qui subit son environnement alimentaire, victime de la mal-bouffe et des fast-foods, et manifeste une certaine indifférence à l’égard du pain

-          le déphasé, qui vit comme un errant mais pense comme un authentique et aspire à un retour à la tradition, après sa jeunesse errante, quand il sera marié et aura des enfants…

-          l’hédoniste, en général une femme, dont la consommation est très individualiste, adepte du pain hyper-personnalisé (pains spéciaux, bio, fantaisies…), qui cherche à satisfaire son propre goût et privilégie le plaisir et la santé

-          le bipolaire, souvent une mère de famille urbaine, qui a tendance à osciller entre un profil authentique (plutôt en semaine) et un profil hédoniste (plutôt le WE).

… Vous reconnaissez-vous ?

 

 Sources :

-          Anthropologie des mangeurs de pain de Abdu Gnaba (collection L’Harmattan)

-          Conférence de presse « Le pain, témoin des mutations alimentaires de la génération Y, les 20/30 ans », organisée par l’Observatoire du Pain (que je tiens à remercier pour son invitation)

 

Par foodandglam - Publié dans : Histoire et anthropologie alimentaire
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Dimanche 18 décembre 7 18 /12 /Déc 15:41

Les producteurs laitiers sénégalais peuvent être classés en trois catégories : les pasteurs de la zone sylvo-pastorale, les agro-pasteurs du Centre et du Sud et les éleveurs périurbains. Les pasteurs font uniquement de l’élevage extensif transhumant de zébus (pour la viande et le lait) tandis que les agro-pasteurs, de plus en plus nombreux, intègrent leur système d’élevage extensif au sein d’un système agricole plus global. Les périurbains se distinguent par un mode d’élevage intensif hors-sol nécessitant de lourds investissements du secteur privé.

Aussi varié soit-il, ce système de production locale est néanmoins de plus en plus menacé par les mutations actuelles de la société sénégalaise. Le Sénégal doit en effet faire face à la mondialisation et à l’urbanisation croissante de sa population, la ville empiétant progressivement sur les terres rurales. Or les producteurs locaux sont pour l’instant dans l’incapacité totale de répondre à la demande croissante en produits laitiers de la population citadine, notamment à cause du caractère très saisonnier de leur production.

C’est dans ce contexte que se sont développées les importations de lait et en particulier de poudre de lait. Le montant annuel des importations sénégalaises de lait est actuellement aux alentours de 60 milliards de francs CFA (environ 90 millions d’euros) et la poudre de lait, qui provient d’Irlande (40%), de France (18%) ou d’Argentine (15%), représente 80% de ces importations.

Il faut préciser que le lait est très utilisé dans la cuisine Sénégalaise, en particulier pour toutes les recettes à base de lait fermenté (90% de la poudre de lait est transformée en lait fermenté). Et le lait en poudre est favorisé par rapport au lait liquide pour deux raisons très simples: le prix et la praticité. Le prix à l’importation de la poudre de lait est assez bas, avec une taxation à 5% au lieu de 20% pour la forme liquide. Ce type de lait a en outre permis de mettre en place une stratégie marketing de vente en micro-dosettes (22,5g de poudre de lait / sachet) dont les prix très bas (100 francs CFA soit environ 15 centimes d’euro) sont attractifs. Par ailleurs, la poudre de lait est plus facile à conserver et à transporter, ce qui convient tout particulièrement au secteur en croissance de la restauration hors-domicile.

C’est ainsi que l’on assiste au Sénégal à un très fort développement de l’industrie de reconditionnement et de reconstitution de la poudre de lait. La publicité mensongère faite par ces entreprises, prétendant que la poudre de lait provient du lait local (comme l’illustre ce slogan : « Mon lait je l’aime local, mon lait je l’aime en poudre »…), participe au succès de ce produit, au détriment des véritables productions sénégalaises. Le problème est accentué par l’urbanisation croissante : par rapport à une population rurale, les citadins sont bien sûr moins à même de distinguer un lait local d’un lait venant de l’étranger.

 

Une nouvelle modernité sénégalaise est donc en train de voir le jour : les habitants adaptent leur culture, notamment culinaire, à l’usage du lait en poudre. Le développement de cette industrie est nécessaire pour satisfaire la demande mais il met en danger la survie des productions locales et pose ainsi le problème de l’exclusion des femmes, principales actrices de la filière laitière sénégalaise.

La recherche pourrait offrir des perspectives pour améliorer la situation des laiteries locales, en se penchant notamment sur l’augmentation de la densité du réseau de collecte (pour éviter l’isolement de certaines laiteries) ainsi que sur l’augmentation de la production en palliant le problème de saisonnalité de l’approvisionnement.

 

Par foodandglam - Publié dans : Histoire et anthropologie alimentaire
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Samedi 10 décembre 6 10 /12 /Déc 01:13

Les Peuls sont des éleveurs des zones de savane se situant à cheval sur le Cameroun, le Niger et le Burkina Faso. Ils élèvent essentiellement des vaches mais certains sont spécialisés dans les petits ruminants (moutons, chèvres...), malgré un léger mépris à l’égard de ces espèces. Les Peuls ont de nombreux usages et traditions attachés à l’exploitation du lait.

La traite est un moment très important. Ce sont le plus souvent les hommes qui s’en chargent mais les femmes jouent également un rôle essentiel puisqu’elles gèrent complètement la filière lait après sa collecte. Le lait est consommé sous des formes variées : lait frais, caillé, écrémé, beurre, petit lait… Les femmes fabriquent également du savon de lait à partir de beurre et de potasse. Et lorsque les Peuls se déplacent, ce sont les femmes qui transportent le lait dans leurs calebasses.

Le petit lait est réservé à la famille, en particulier pour la « doyenne » : il n’est ni vendu ni donné. En revanche, le don de lait frais est un acte social très valorisé. Chez les Peuls, la pauvreté est marquée par la pénurie en lait et le prêt de vaches laitières est un signe fort de solidarité.

A l’instar de nos œnologues pour le vin, les Peuls ont un palais très fin pour le lait et sont d’ailleurs capables d’en distinguer les différents types, notamment en fonction de l’alimentation des animaux qui l’ont produit. Ils préfèrent un lait dense, crémeux, consistant, issu de vaches nourries avec de l’herbe plutôt qu’avec des feuilles d’arbustes. Ils pensent que la pâture de nuit est très importante pour le goût du lait et sont particulièrement friands du lait de vache rouge.

Actuellement, le lait est acteur de changements culturels et économiques chez les Peuls. C’est surtout la place des femmes qui est en train de changer : celles-ci ne peuvent plus vendre le lait sur les marchés car cette activité est considérée comme trop dégradante pour elles et les hommes reprennent de plus en plus le contrôle de l’intégralité de la filière lait. Aussi les femmes Peules sont-elles de plus en plus isolées et éloignées de la société contemporaine.

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Dimanche 4 décembre 7 04 /12 /Déc 17:08

Je vous propose d’entamer notre route du lait en Afrique chez les Toubous, nomades Nilo-Sahariens, parcourant  environ le quart du Sahara, entre la zone Bantou et la zone Afro-Asiatique (Tchad et Niger). Ils se caractérisent physiquement par leur minceur, leurs yeux en amande et leurs pommettes saillantes.

L’élevage de troupeaux de chamelles et de vaches est au centre de leur vie : leur préoccupation essentielle est de trouver de l’eau pour abreuver les animaux, sachant que la saison des pluies ne dure que deux mois (juin, juillet)… Ils se nourrissent du lait issu de leur bétail et de produits tels que le mil, achetés grâce à la vente d’animaux. Les saisons et les cycles biologiques des animaux rythment leur vie : à l’époque de la mise bas des chamelles (tous les 12-13 mois), les bergers partent au Nord avec ces dernières  tandis que les femmes restent au Sud avec les vaches. Les périodes de production laitière des vaches et des chamelles sont complémentaires, ce qui permet aux Toubous d’être approvisionnés tout au long de l’année. Les chèvres font également souvent partie du bétail mais leur lait n’est utilisé que pour nourrir les orphelins humains. Les chèvres servent davantage aux rituels sacrificiels, le sacrifice du gros bétail étant réservé aux grandes occasions telles que les mariages ou les décès.

Les Toubous ont leurs propres techniques de traite. Ils ont par exemple l’habitude de fumer puis de laisser refroidir le récipient du lait avant la traite ; cette pratique a deux avantages : elle donne un goût de fumé au lait, très apprécié par la tribu et elle permet de limiter les contaminations bactériennes. Ils utilisent, comme cela se fait couramment, la proximité du petit et de sa mère pour déclencher le réflexe de lactation et ils posent un filet ou une couronne d’épines sur la tête du petit pour l’empêcher de venir téter. Quand le petit meurt, ils tentent d’en recréer un « artificiel » (à base de peau et de carcasse…). En dernier recours, ils utilisent la fameuse technique de l’insufflation : on souffle dans le vagin de la vache pour déclencher la production d’ocytocine, signal entraînant le réflexe de lactation (on comprend pourquoi ce n’est qu’en dernier recours !!). Petite anecdote au passage : l’ocytocine est l’hormone dite de l’attachement et lorsqu’une maman humaine doit tirer son lait (avec une tireuse), on lui conseille de regarder son bébé (ou sa photo) pour déclencher ce fameux signal d’ocytocine… Une autre technique, pour pallier l’absence du petit de la chamelle, consiste à recréer l’illusion d’un nouvel accouchement : on noue l’anus de la chamelle, ses excréments s’y accumulent et lorsque l’on dénoue et qu’elle les expulse, on lui présente un veau, recouvert de ses déjections (pour l’odeur !), qu’elle confondra alors avec son propre petit.

Les Toubous fabriquent beaucoup de beurre et constituent des réserves de beurre fondu. Celui-ci est utilisé dans les sauces agrémentant le mil mais il peut aussi servir de produit de beauté pour les femmes, pour leurs cheveux ou pour les fumigations. Cette dernière pratique consiste à s’enduire le corps de beurre parfumé puis à canaliser de la fumée autour de soi (souvent à l’aide d’une couverture) afin de déclencher la sudation qui permet de nettoyer la peau en profondeur.

Si cette saga laitière vous intéresse, revenez prochainement pour la suite de la route Africaine… Prochaine étape : les tribus Peules.

Par foodandglam - Publié dans : Histoire et anthropologie alimentaire
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Lundi 21 novembre 1 21 /11 /Nov 21:15

Après une étape dans la Grèce antique, poursuivons notre « route du lait » vers l’Inde…

 

Dans la mythologie hindouiste, le lait est toujours associé à des valeurs positives : il est très lié aux rituels sacrificiels, notamment chez les peuples nomades du Caucase, ancêtres des Indiens. Peuples de guerriers et surtout de pasteurs, ils étaient très soucieux de leurs cheptels (chevaux et vaches), qui constituaient leurs seules richesses. Comme en témoignent les textes Védiques, ces populations avaient une religion basée sur l’idéologie sacrificielle, avec une grande prédilection pour les liquides tels que l’eau, le sang et le lait, considérés comme des vecteurs d’énergie, des fluides porteurs de vie. Les textes racontent même que, dans les rites sacrificiels des mortels, on partageait avec les divinités une boisson appelée « lait », qui n’était en réalité qu’un suc extrait d’un champignon hallucinogène (le Sauma) !

 

Les Indiens ont toujours vu le lait comme une boisson miraculeuse car il sort directement chaud donc « cuit » de la vache, ce fameux animal sacré ! (un vrai micro-ondes vivant cette vache !... Pratique! ). Ils ont donc créé un mythe (légèrement érotique comme toujours !) pour expliquer cet étrange phénomène : « Au commencement, les dieux créèrent la vache, animal représentant le sacrifice même, la source de toutes les nourritures… Le Dieu Agni, dieu du feu, responsable de la cuisson des aliments, désirait profondément cette vache… Alors… Boum boum crac… Et la semence du dieu Agni pénétra la vache, ce qui donna ce fameux lait « cuit » ! » (Il s'agit de la version abrégée bien sûr!)

 

La mythologie Indienne associe également le lait à la blancheur de l’aube, aux forces du jour ayant réussi à combattre celles de la nuit… Il existe d’ailleurs un rituel, au crépuscule du jour, qui consiste à verser une cuillère de lait dans un liquide bouillant sur le feu.

 

Enfin, plusieurs mythes font référence au beurre, issu du lait grâce au barattage : on raconte notamment que le dieu Krishna (huitième avatar de Vishnou) aurait été recueilli par des vachères qui barattaient le lait pour faire du beurre « doré ». Ce mythe associe au beurre les valeurs de la transformation par l’effort : le beurre est vu comme « l’essence » du lait, que l’on obtient par un travail « d’alchimie magique ». Il existe également un mythe de la « re-création » lié au barattage : ainsi, en barattant un océan de lait, les dieux et les démons auraient réussi à faire surgir quantités de créations sur Terre… C’est le mouvement circulaire et alternatif du barattage, semblable à celui du cosmos, qui permet de créer du nouveau, de restaurer l’ordre à partir du désordre originel… Bref, ils sont fous ces Indiens ! J

Par foodandglam - Publié dans : Histoire et anthropologie alimentaire
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